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IT N°20 - Janvier 1995

3TC le bon élève de sa classe

Entretien

publié le 1er janvier 1996

Entretien avec le Dr. Schlomo Staszewski, principal investigateur de l’essai 3TC, par l’EATN [1] à Francfort.

EATN :

Quel est le rôle spécifique du 3TC en comparaison des autres antirétroviraux existants et à la lumière des résultats présentés par vous et le Dr. Katlama en Novembre 1994.

Dr. Staszewski :

Le 3TC appartient à la classe des analogues nucléosides et est un dérivé de la cytidine, mais on remarque quelques différences importantes quand on le compare aux autres nucléosides déjà connus tel l’AZT, la ddI, la ddC. Et la principale différence tient dans le bon profil de tolérance du 3TC. On ne rencontre pas les effets secondaires habituels des autres nucléosides. Pas d’anémie [2], ni de leucopénie [3] ni de neuropathie périphérique [4]. Donc le 3TC est un médicament vraiment intéressant. Dans les études réalisées avec le 3TC seul, on n’a pas remarqué d’effets spécifiques du 3TC sur les CD4. Cependant, grâce à des dosages plus élevés, la charge virale a été réduite même en monothérapie. En 1992, nous avons pris la décision de démarrer des études d’association d’AZT et de 3TC comparés à l’AZT seul. Deux ans après, nous avons les premiers résultats de ces études et ils sont vraiment encourageants, car nous voyons que l’association AZT + 3TC conduit à une élévation importante des CD4 et une réduction tout aussi importante de la virémie plasmatique détectée par la PCR quantitative. mais ce qui a été le plus troublant, ça été la durée de ces effets. Alors que les autres associations telles AZT + ddC montrent un effet bénéfique pendant une période limitée, l’association AZT + 3TC montre que ce bénéfice se poursuit pendant au moins 48 semaines. Cela est démontré pour des patients qui n’ont pas pris d’AZT avant et nous espérons que cela sera aussi démontré chez les patients déjà traités antérieurement à l’AZT, une fois connus les résultats de ce deuxième essai.

EATN :

Quels sont les conséquences de ces résultats pour le suivi clinique des patients ?

Dr. Staszewski :

Les conséquences sont simples. Selon les connaissances actuelles, le 3TC est le meilleur antirétroviral à prendre en compte lors d’une association antirétroviraux.

EATN :

Si on résume ces résultats, cela veut dire que nous tenons la meilleure association d’antirétroviraux disponible, cela ne va-t-il pas conduire à repenser les associations en cours ?

Dr. Staszewski :

Il n’est jamais facile de prendre la décision d’interrompre un essai en cours, car le but d’un essai est de parvenir à des résultats. Mais, je suggère que les patients qui deviennent intolérants à une thérapeutique en cours puissent se voir offrir le 3TC, s’ils tolèrent déjà l’AZT. Il existe déjà un programme d’accès compassionnel pour le 3TC seul, et bien que ce ne soit pas encore recommandé, vous pouvez ajouter de l’AZT au 3TC.

EATN :

Quelles sont les prochaines étapes à mettre en oeuvre pour encore améliorer les résultats de ces associations.

Dr. Staszewski :

Plusieurs études d’associations thérapeutiques ont montré qu’elles sont plus puissantes. Par exemple l’association AZT + ddC + saquinavir montre de meilleurs résultats que l’AZT + ddC seuls. Je crois que l’avenir est aux triples associations, comme AZT + 3TC + un inhibiteur non-nucléoside tel le loviride qui a donné des résultats remarquables dans une petite étude menée dans notre centre. Il s’agit maintenant de développer des thérapeutiques avec des médicaments bien tolérés qui couvrent toutes les cibles virales pour inhiber la progression du virus. Il faudrait aussi ajouter à ces associations une antiprotéase de bonne qualité.

Conclusion provisoire :

Nous attendions de tels résultats depuis longtemps. Nous avions l’intuition, à la lecture des résultats préliminaires, que le 3TC tiendrait ces promesses. Les phases d’évaluation plus poussée et ensuite de distribution sont en cours. Le développement du 3TC a été envisagé depuis Mars 1994 et depuis les laboratoires Glaxo, fabriquant le 3TC, ont la volonté d’accélérer tout le processus. Non seulement il ont établi un large programme d’accès compassionnel en permettant aux malades d’obtenir du 3TC en ouvert, c’est-à-dire sans avoir recours à des placebos, mais ils ont aussi poussé pour que soient rapidement mis en place des programmes de triples associations d’antirétroviraux. Pour cela, nous devons les féliciter.

Pourtant, dans le but d’éviter les ratés que l’on connaît encore avec l’expérience d’autres protocoles qui associent deux ou trois antirétroviraux, il faut, dans un souci de rigueur morale, examiner attentivement plusieurs points : Même si le 3TC semble être l’antirétroviral qui présente le moins d’effets secondaires et une meilleure efficacité en association avec l’AZT, il n’en demeure pas moins que dans les associations d’antirétroviraux en général, plus d’un tiers des patients développent des effets secondaires. L’association 3TC/AZT est bien mieux tolérée.

Mais il faut rechercher des produits qui comportent moins d’effets secondaires et soient plus efficaces. le coût pour la collectivité des antirétroviraux augmentent à la mesure de leur accroissement en nombre-cinq sont actuellement disponibles. les associer entre eux revient encore plus cher.

Or, les pays européens commencent à supporter des restrictions budgétaires dans les dépenses publiques. Améliorer la qualité des traitements ne doit pas conduire à diminuer les dépenses publiques en faveur de la recherche clinique et de la prévention. Actuellement, seul un tiers des séropositifs suit une thérapie antirétrovirale, même s’ils rentrent dans le cadre ordinaire des critères qui justifient de la commencer. Il s’agit aussi de rechercher les raisons pour lesquelles les deux tiers ne prennent pas du tout d’antirétroviral.

On n’a pas de preuve formelle quant à l’efficacité ou l’inefficacité de traitements seuls ou associés pour ceux qui ont moins de 50 CD4. Ils sont d’avance condamnés à un point de non-retour ! Il ne faut pas abandonner les efforts de recherche pour trouver des thérapies efficaces qui pourraient inverser l’évolution de la maladie chez ces patients.

Les soi-disant progresseurs rapides ne sont toujours pas stoppés dans leur chemin vers le sida par aucun médicament existant. Les essais cliniques ont pour but de les exclure d’emblée pour des raisons statistiques.

Cela paraît fondé si une compagnie pharmaceutique cherche à produire des données qui reflètent sa volonté d’obtenir la commercialisation de son produit. Ce groupe de progresseurs rapides ainsi que les patients qui ont moins de 50 CD4 n’ont même pas la possibilité de tenter quelque chose. Avec le 3TC, on est face à une avancée majeure de la recherche. Mais là aussi, on est loin de la pratique clinique quotidienne.

Combien de temps faudra-t-il pour que les services hospitaliers s’en rendent compte ? De plus, les questionnaires de qualité-vie sont un critère individuel important de choix lors de prise de décision de démarrer ou de continuer un traitement. Mais, la plupart des recherches cliniques ne prennent pas en compte la qualité de vie des patients lors de la rédaction des protocoles. L’intérêt du 3TC est donc démontré.

Le 3TC est le meilleur antirétroviral de sa classe. Espérons seulement que les laboratoires Glaxo fabriquant le 3TC ne répéteront pas les erreurs de méthode du passé, attribuées à d’autres firmes pharmaceutiques. Nous nous emploierons à empêcher tout manquement aux règles éthiques que tout laboratoire se doit d’avoir.

Notes

[1] EATN : European Aids Treatment News

[2] Anémie : baisse des globules rouges

[3] Leucopénie : baisse des globules blancs

[4] neuropathie périphérique : gêne ou douleurs musculaires