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XVIIème conférence internationale sur le sida à Mexico - Du côté des sciences de l’homme
IT 179 - Décembre 2008
publié le 1er décembre 2008 • par
Menée en Suisse en 2005 et présentée à la conférence mondiale sur le sida à Mexico, cette analyse décrit différentes manières de révéler ou de garder secrètes séropositivité et homosexualité, chez des hommes homosexuels ou bisexuels.
En partant de la constatation que l’homosexualité et la séropositivité ont souvent pour conséquence stigmatisation et rejet chez les hommes qui ont des rapports avec des hommes, les chercheurs [1] impliqués dans cette enquête se sont intéressés à trois questions principales :
Á quelles personnes révéler son homosexualité et sa séropositivité ?
De quelle type de groupe social (famille, collègues de travail...) dépend la gestion de la révélation de la séropositivité et de l’homosexualité ?
Comment gérer ces deux aspects de l’identité sociale, en fonction de ses propres caractéristiques sociales ?
Les données ont été extraites d’une étude plus générale sur les dynamiques associatives de la lutte contre le VIH/sida en Suisse : des questionnaires auto-administrés avaient été envoyés à des volontaires en activité et à des anciens volontaires exerçant ou ayant exercé une activité dans 7 groupes locaux de la Fédération suisse de lutte contre le sida et dans 7 associations gay. Une série de questions portaient sur l’orientation sexuelle et le statut sérologique.
Tous ces hommes étaient priés d’indiquer à qui ils avaient révélé l’un ou l’autre de ces aspects de leur identité et à quel moment ils l’avaient fait (année et mois). 20,2 % des questionnaires (soit 846 au total) ont été renvoyés aux chercheurs, dont 62 avaient été remplis par des hommes gays séropositifs.
Á Mexico, les chercheurs de l’Université de Lausanne ont rappelé que les répondants évoluaient dans un contexte de militantisme associatif qui, comme d’autres recherches l’ont déjà démontré, représente souvent un important soutien affectif et émotionnel par rapport à la séropositivité.
Homo/bisexualité
Il ressort de l’étude que l’homosexualité est révélée en premier lieu à la mère (54 %), aux amis hétérosexuels (53 %) et aux frères et soeurs (51 %). Dire qu’on est homosexuel à ses collègues ou à son père semble être moins facile (respectivement, 47 % et 40 %). Par ailleurs, quand on dévoile son homosexualité à ses frères et sœurs, on tend souvent à le faire simultanément auprès de ses collègues de travail (et vice-versa). La différence entre ces deux groupes de personnes – fratrie et collègues - prioritairement visés (ou cibles) est faible, ce qui laisse à penser que les répondants gays et bisexuels qui ont décidé de faire leur coming out, étaient également déterminés à cibler plusieurs catégories de personnes. On relève aussi que la première catégorie de personnes à laquelle ils s’adressent ne donne aucune indication sur celles auxquelles ils s’adresseront par la suite.
Les répondants ont aussi indiqué de quelle manière ils avaient dévoilé leur orientation sexuelle ou s’ils l’avaient gardée secrète. Entre la révélation rapide et complète (on dit tout) et le secret définitif, il existe trois situations intermédiaires qui montrent bien les difficultés rencontrées par ces hommes :
révélation partielle et lente
révélation progressive et complète
secret strictement gardé pendant très longtemps
Séropositivité
Le pourcentage de répondants ayant révélé leur séropositivité varie selon la catégorie des personnes comprises dans leur réseau social. 73 % d’entre eux ont annoncé leur séropositivité à leur partenaire sexuel régulier et 38 % à leurs partenaires occasionnels (cela a déjà été constaté dans d’autres études et résulterait probablement de la crainte du rejet par les partenaires occasionnels). La séropositivité est plus facilement révélée à des amis hétérosexuels qu’à des amis homosexuels. Concernant la catégorie des proches parents, on parle d’abord à ses frères et soeurs, puis à sa mère, et en dernier lieu à son père. Les collègues de travail sont informés dans 48 % des cas (selon plusieurs études, le maintien du secret vis-à-vis des collègues résulte de l’envie d’être traité comme tout le monde ou de la crainte du rejet).
De même que pour l’orientation socio sexuelle [2], la manière selon laquelle on révèle sa séropositivité à différents types de personnes de son réseau social peut varier, avec cinq grandes tendances intermédiaires, notamment :
évolution importante après un début discret
révélation partielle immédiate puis stabilité
révélation très partielle, pas d’évolution
Ces tendances indiquent bien la difficulté qu’il y a à faire face à l’identité associée par "les autres" à l’infection à VIH.
Interactions entre coming out en tant qu’homosexuel et coming out en tant que séropositif
Si l’on imaginait que, dans cette population d’hommes homosexuels, le processus de révélation de sa séropositivité est similaire à celui de la révélation de l’orientation sexuelle, on ne serait pas loin de la vérité : l’un et l’autre ressortent de l’enquête comme intimement liés.
Dans un cas, c’est la séropositivité qui a été annoncée avant l’orientation sexuelle : mais l’homme dont il s’agit avait un profil socio démographique qui restreignait ses possibilités d’annoncer son homosexualité (marié, deux enfants, vivant dans une petite ville...). Dans un autre cas, le répondant a annoncé son homosexualité et sa séropositivité durant la même année, l’infection à VIH ayant "renforcé" son identité socio sexuelle. Dans beaucoup d’autres cas, le processus d’annonce de l’homosexualité a été déclenché sitôt connu le résultat du dépistage du VIH (et dans la plupart des cas, la séropositivité a elle aussi été dévoilée au même moment, un peu comme si l’une devait justifier l’autre). Enfin, il existe des cas où les répondants ont partiellement annoncé leur homosexualité sans jamais aborder leur séropositivité, sans doute à cause de la peur du rejet ou de la stigmatisation, mais peut-être aussi de leur volonté de préserver leurs proches d’émotions négatives.
D’autres indications sont mises en avant par les chercheurs de Lausanne. Le nombre total des répondants a été divisé en 6 catégories, en fonction des personnes auxquelles ils ont dévoilé leur homosexualité et/ou leur séropositivité. La catégorie 1 est constituée des 40 % des répondants qui ont fait ces révélations à un maximum de « cibles ». Dans les catégories 2 et 4, la révélation de l’orientation sexuelle est élargie à toutes les "cibles" (fratrie, partenaires, parents, collègues de travail) mais la séropositivité reste secrète dans la plupart des cas. Dans les catégories 3, 5 et 6, on trouve des répondants qui n’ont pas dévoilé leur orientation sexuelle ou, s’ils l’ont fait, ne se sont adressés qu’à peu de personnes dans leur réseau social. On relève au passage que ces mêmes répondants ont révélé leur statut sérologique à une faible, ou au contraire, à une forte proportion de leur réseau social.
Même si 2/5 de l’ensemble des répondants ont fait ces révélations à toutes les cibles de leur réseau social, ces combinaisons de révélations de l’orientation sexuelle et de la séropositivité montrent que ces démarches se font encore très difficilement, en particulier chez les hommes qui bénéficient de peu de ressources sociales et qui ont des trajectoires précaires.
Conclusion
Les résultats de cette enquête montrent que chez les hommes gays ou bisexuels, des difficultés importantes persistent lorsqu’il s’agit de dévoiler la séropositivité, en particulier lorsque celle-ci est associée à l’homosexualité, dans une société suisse encore stigmatisante. Aussi bien la peur de l’homophobie que celle d’être rejeté ou stigmatisé a poussé une forte proportion de répondants à garder secrètes leur orientation sexuelle et leur séropositivité. Cette situation les a maintenus dans un double secret avec lequel il peut être difficile de vivre. Inquiétant. Car quand on reste caché à ce point, comment retrouver le minimum d’estime de soi, nécessaire pour bien se soigner et faire attention « à l’autre » ? Les participants à l’enquête étaient, rappelons-le, proches du milieu associatif. Qu’en aurait-il été d’hommes gays ou bisexuels séropositifs n’évoluant pas dans ce milieu, mais vivant dans un pays où la pénalisation de la transmission du VIH pourrait se généraliser ? Á Mexico, ceux qui ont comme nous dénoncé haut et fort la pénalisation de la transmission du VIH et la stigmatisation des personnes séropositives ont, décidément, bien eu raison.
[1] 1 M. Voegtli, P. Blanchard, S. Horat, O. Fillieule - Institut des études politiques et internationales - Université de Lausanne - Abtsract THPEO 02 International AIDS Conference, Mexico City
[2] 2 Les répondants au questionnaire sont ceux qui s’identifient comme homosexuels ou bisexuels, et cette définition ne se limite pas à la pratique sexuelle : elle englobe la dimension affective et le processus de socialisation homosexuelle.