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Drogues récréatives

Poppers, d’interdictions en annulation d’interdictions 

InfoTraitements N°185

publié le juin 2009 • par Alain VOLNY-ANNE

Le 15 mai dernier, le Conseil d’État a levé l’interdiction d’un type de poppers obtenue par le Premier ministre en 2007. L’occasion pour nous de revenir sur les effets et les méfaits de produits qui restent largement consommés dans les milieux gays et festifs.

Par “poppers” il faut entendre des produits issus d’une famille de composés chimiques, dont le nitrite d’amyle, qui autrefois, dès le 19ème siècle, servait à soulager les symptômes de l’angine de poitrine [1]. C’est sans doute à cette époque que son nom est né, le bruit “pop” s’entendant à l’ouverture des ampoules contenant le produit. Á partir des années 60, la délivrance de l’amylnitrite étant de plus en plus contrôlée, les fabricants de poppers, aux fins du seul plaisir de leurs consommateurs, l’ont remplacé par d’autres composés comme le butylnitrite ou l’isobutylnitrite. Les poppers sont disponibles sous la forme d’un liquide très volatil, en petits flacons. Leur usage par les hétérosexuels et les homosexuels (au moins 40% aux États-Unis) s’est répandu dans les années 70, époque de la libération sexuelle. À noter que les poppers sont hautement inflammables.

Effets désirables et indésirables du “poppers”

Le but d’inhaler des poppers est d’intensifier ses sensations, que l’on soit en train de faire l’amour ou de danser en discothèque (lumière, musique, autres drogues récréatives). Comment en arrive-t-on à cette intensification ? Dans l’organisme, les poppers dilatent les vaisseaux sanguins, provoquant ainsi une chute brutale de la tension artérielle. Par réaction, pour maintenir la circulation sanguine, le cœur accélère son rythme, bat très fort pendant un moment plus ou moins court, d’où les effets secondaires, mais désirables pour les usagers : impression d’une surexcitation sexuelle, abandon des inhibitions, détachement. Les muscles mous tels que les sphincters du vagin et de l’anus se dilatent eux aussi, facilitant ainsi la pénétration par les doigts, le pénis, le poing (fist fucking) ou les jouets sexuels comme les godemichés.

Mais les poppers ont aussi leurs effets secondaires indésirables : vertiges, parfois des évanouissements, maux de tête, problèmes d’érection. En raison de leur impact sur la tension artérielle et sur le rythme cardiaque, ils sont déconseillés aux personnes atteintes de glaucome [2] ou de problèmes respiratoires et / ou cardiaques ; et aussi aux hommes qui prennent des médicaments pour lutter contre leurs difficultés d’érection. Il arrive aussi que les doses excessives de poppers entraînent une méthémoglobinémie [3].

Poppers, séropositivité et transmission du VIH

Les poppers ont été longtemps soupçonnés d’avoir un impact négatif sur le système immunitaire déjà fragile des personnes séropositives. Mais les résultats des recherches sur ce sujet n’ont jamais été concluants. De plus, certaines études montreraient que si impact négatif il y a, celui-ci ne dure pas. Car les poppers, ne l’oublions pas, sont rapidement éliminés par l’organisme. Les choses sont plus sérieuses en ce qui concerne la relation entre poppers et acquisition du VIH ou des autres IST. D’abord, un élément de réflexion important : les comportements divers et variés des humains n’ont pas forcément une influence les uns sur les autres – donc, ce n’est pas parce qu’on consomme régulièrement des poppers que l’on prend pour autant et régulièrement des risques sexuels. Stop les clichés ! L’usage des poppers pourrait en revanche être considéré comme un simple “marqueur” d’un des nombreux facteurs, hélas bien connus, d’acquisition du VIH (rapports sexuels non protégés, autres drogues, IST, dépression, mauvaise qualité de vie, violences subies…). Cela fait plus de dix ans que certaines recherches suggèrent un lien entre usage de poppers et acquisition du VIH, en tenant compte, évidemment et heureusement, de ces autres facteurs ; même s’il ressort clairement de ces recherches que les causes de ce lien ne sont pas forcément les effets désinhibiteurs des poppers. D’ailleurs, pour beaucoup d’autres drogues qui ont elles aussi ces effets, mais de manière encore plus puissante, la constatation est la même. Notons que plusieurs études ont montré qu’il n’y avait pas d’association entre l’usage de poppers et les rapports sexuels non protégés.

Comment expliquer ce lien entre le poppers et le risque de devenir séropositif au VIH ? Probablement par les effets du produit, au plan physiologique, sur les vaisseaux sanguins rectaux. Poppers = dilatation des vaisseaux, on l’a vu ci-dessus. Pendant les quelques secondes où il agit, le flux de sang dans ces vaisseaux augmente et s’y engorge. Les parois des vaisseaux s’élargissent sous la pression, avec pour conséquence un affinement de leur surface, donc une plus grande fragilité, pouvant être accompagnée de ruptures, déchirures saignements, qui facilitent l’entrée du VIH et d’autres pathogènes dans l’organisme. De plus, sans avoir un effet sur les récepteurs de la douleur (sans effet “anesthésiant”), en facilitant la pénétration, les poppers facilitent aussi la friction et les traumatismes.

Facteur majeur de risque lié au VIH

Conduite au Royaume Uni dans la communauté gay et publiée en 2007, une étude appelée INSIGHT (“aperçu”, en anglais) s’est intéressée aux nouvelles séroconversions chez des hommes gay, et l’un des ses résultats les plus frappants est que l’usage de poppers au cours de rapports anaux réceptifs non protégés est un facteur de risque majeur d’acquisition du VIH. Ainsi, dans INSIGHT, 80 % des participants nouvellement contaminés par le VIH consommaient des poppers, comparés aux 58 % des autres participants restés séronégatifs. 61 % des hommes qui s’étaient faits sodomiser sans préservatif, par un ou des hommes dont ils ne connaissaient pas le statut sérologique, avaient pris des poppers au cours de ces rapports, alors que ce pourcentage était de 32 chez ceux qui étaient restés séronégatifs.

Interdictions

En 2007, un décret demandé par François Fillon lui-même, interdisait “la fabrication, l’importation, l’exportation, la vente et la distribution” des produits contenant des nitrites d’alkyle. Ceci sur recommandation expresse du Ministère de…l’Économie ! Parmi ces produits, les poppers qui, en version plus “soft”, étaient restés disponibles en France, depuis les interdictions de commercialisation des nitrites de butyle et de pentyle en 1990. Ainsi, toutes les variétés de poppers correspondant à cette définition ont été retirées des marchés gays ou festifs, incitant bon nombre de personnes à aller commander ces produits, y compris les plus puissants, via Internet.

Nous ne saurons jamais si Premier ministre et ministre de l’Économie avaient lu ensemble, en 2007, les résultats d’INSIGHT (et cela nous étonnerait !). Mais que cela ait été le cas ou non, à en croire le Conseil d’État, ils auraient tous les deux paniqué. En effet, celui-ci a, le 15 mai 2009, levé l’interdiction en question, au motif que “le Premier ministre, en l’état des éléments versés au dossier, a adopté une mesure excessive et disproportionnée au regard des risques que représente la commercialisation de ce produit pour la santé et la sécurité des consommateurs”. Tout est dit. Ainsi, le distributeur et le fabricant du nitrite d’alkyle se réjouissent d’avoir déposé un recours auprès de la plus haute juridiction administrative française. Leurs affaires, mais pas les nôtres, vont repartir. Et puis, comme pour toutes les autres substances licites ou illicites, plutôt que d’interdire, voire de réprimer (voir notre éditorial), le bon sens aurait plutôt dicté d’accompagner la consommation de poppers de messages de prévention adaptés. Au Royaume Uni, la publication des résultats d’INSIGHT avait permis un débat très ouvert dans la communauté gay et de concevoir ces messages, même s’il ne s’agit pas ici de dire que “tout est mieux ailleurs”. Car c’est sincèrement que nous espérons que la possibilité renouvelée de se procurer des poppers librement en France incitera toutes les parties prenantes de la prévention, non seulement du VIH et autres IST, mais aussi des maladies associées à l’usage de ces produits à se remobiliser autour de ces questions sans user de la langue de bois. Par exemple, les interactions potentiellement mortelles entre les produits pour “bander” (plutôt que “stimuler l’érection”) tels que Viagra® et les poppers, seront-elles suffisamment mises en avant dans les milieux où les deux sont utilisés régulièrement ? À suivre de près…

Notes

[1] (en latin angor pectoris = "constriction de la poitrine") est une maladie du cœur qui résulte d’un manque d’apport d’oxygène à celui-ci, le plus souvent secondaire à une diminution du débit sanguin dans une artère coronaire.

[2] Le terme glaucome désigne une augmentation de la pression intra-oculaire, provoquant une atteinte du nerf optique.

[3] On parle de méthémoglobinémie quand les globules rouges contiennent des quantités anormalement élevées de méthémoglobine. Celle-ci est un pigment de coloration brune issu de l’hémoglobine, qui est elle-même un pigment de coloration rouge contenu dans les globules rouges et qui permet de transporter l’oxygène depuis les poumons vers les autres organes.