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L’Express du 23/02/2004

Le lobby des labos

par Julie Joly

publié le 24 mars 2004

Coups marketing, pressions amicales et jeux d’influence... Attaqués par les fabricants de génériques, les géants de l’industrie pharmaceutique mondiale déploient toutes les armes pour défendre leurs marges. Une stratégie payante. Notamment en France

Impeccable et détendu, Brian Ager accueille les journalistes par leur prénom, un petit mot pour chacun, puis s’installe. L’affable directeur général de la fédération européenne d’associations et d’industries pharmaceutiques [1] maîtrise parfaitement son public, autant que son sujet. En ce clair matin d’hiver 2003, à peine aperçoit-on, derrière la baie vitrée, le dôme luisant de la coupole du Parlement européen.

Le détail a son importance. Sous ses airs de patron poli, l’homme orchestre à Bruxelles l’un des plus puissants lobbys du moment : celui des 43 groupes leaders sur le marché mondial du médicament. Parmi eux, l’américain Pfizer [2], le britannique GlaxoSmith Kline [3], le suisse Novartis, le français Sanofi-Synthélabo ou encore Aventis... Ensemble, ces « big pharma », dont 11 sont américaines, emploient près d’un million et demi de personnes dans le monde et réalisent plus de 400 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Une seule molécule miracle, le Viagra par exemple, et c’est le jackpot : jusqu’à 7 milliards de dollars de ventes.

Mais voilà. Depuis quelques années, la percée des génériques menace sévèrement leurs rentes : aujourd’hui, 1 boîte de médicaments sur 2 vendue aux Etats-Unis est une copie, et plus de 1 sur 3 en Allemagne. D’ici à 2008, plus de 30 des 57 médicaments les plus consommés dans le monde perdront leur brevet d’exclusivité. Parmi eux, le Mopral (AstraZeneca), le Ciflox (Bayer), le Zyrtec (Pfizer) ou encore le Stilnox (Sanofi-Synthélabo), véritables stars du box-office pharmaceutique. Et, cette fois, la relève n’est pas assurée : à peine 17 nouvelles molécules ont été introduites sur le marché en 2002, trois fois moins qu’en 1996. Pour les lobbyistes du secteur, l’heure est grave. Des alcôves de la Maison-Blanche aux couloirs du Parlement européen en passant par nos propres institutions françaises, chronique d’une guerre d’un nouveau genre.

Outre-Atlantique, l’activisme politique est un sport national. En l’espace de trois ans, entre 1997 et 2000, les laboratoires ont déboursé pas moins de 300 millions de dollars pour « soutenir » les partis de tous bords. Le candidat Bush junior ne s’en plaindra pas, qui a récolté plus de 50 millions : à peine installé à la Maison-Blanche, le nouveau président nommait à la tête du bureau du Budget l’un des plus grands pontes du secteur pharmaceutique, un ancien patron du géant Eli Lilly & Co.

« Aux Etats-Unis, une boîte de médicaments vendue sur deux est une copie »

Les Etats-Unis sont décidément l’eldorado des industriels. A eux seuls, les citoyens américains consomment plus de la moitié des médicaments vendus dans le monde. Mieux encore, « ils les paient plus cher que partout ailleurs », ironise un expert européen. Depuis 1994, la facture pharmaceutique du pays progresse en moyenne de 12 % par an, deux fois plus vite que sur nos rives de l’Atlantique. L’explication est simple : une fois acceptée par la - très exigeante - agence américaine du médicament (la Food and Drug Administration), une molécule est considérée comme un bien de consommation standard. Du coup, au même titre que n’importe quel vendeur de boisson gazeuse, les industries du médicament sont libres de fixer leurs prix, mais aussi de faire la promotion de leurs produits auprès du grand public - y compris à la télévision. Et ils ne s’en privent pas.

Rien que pour la cinquantaine de spots publicitaires diffusés en 2000, les firmes ont dépensé plus de 3 milliards de dollars. Une bagatelle... Toutes actions confondues, les dépenses de marketing représentaient, il y a peu, encore 40% du chiffre d’affaires des géants Pfizer et Pharmacia - aujourd’hui réunis. Quant au groupe GSK, sur ses 105 000 salariés, environ 40 000 sont des commerciaux, dont plus de 9 000 officient aux Etats-Unis. Ils ne sont pas les seuls : tous laboratoires confondus, plus de 70 000 vendeurs parcourent chaque jour le territoire en quête de nouveaux « clients ». Ainsi, aux Etats-Unis toujours, les 15 premiers groupes pharmaceutiques dépensent près de 80 milliards de dollars par an en frais de promotion, trois fois plus que leur budget de recherche et développement...

Et en France ? Ici, plus de 90% des 3 milliards de boîtes consommées chaque année - 50 par habitant en moyenne, un record mondial - sont remboursables. La précision est de taille, car nos médicaments coûtent plus de 17 milliards d’euros par an à la Sécurité sociale. S’y ajoute la facture pharmaceutique de l’hôpital, en hausse de 10% par an depuis la fin des années 1980, soit près de 3 milliards d’euros supplémentaires à la charge de l’Etat. Au total, résumait il y a peu le ministre de la Santé, Jean-François Mattei, le médicament représente « un sixième de nos dépenses de santé, une somme considérable ».

Notre politique est pourtant réputée être l’une des plus encadrées au monde ! La publicité grand public pour les médicaments remboursés est interdite et le prix de ces derniers est administré par l’Etat. « Notre système est surtout l’un des plus opaques », tranche Pierre Chirac. Dans les bureaux biscornus de ses modestes locaux parisiens, l’un des fondateurs de la revue médicale Prescrire - la seule en France qui ne soit pas financée par l’industrie pharmaceutique - ne décolère pas : pour lui, les carences de formation de nos médecins, la faiblesse de notre recherche publique, mais aussi, et surtout, le laxisme et la partialité de notre politique de santé sont autant d’aubaines pour les laboratoires.

« L’industrie pharmaceutique dépense en France plus de 20 000 € par an et par médecin », affirme, au Conservatoire national des arts et métiers, l’économiste de la santé Jean de Kervasdoué. Pour convaincre les prescripteurs de la supériorité de leurs produits, plus de 15 000 visiteurs médicaux payés par les labos - 1 pour 10 praticiens ! - sillonnent chaque jour les hôpitaux et les salles d’attente de nos vertes campagnes. A défaut de subventions publiques, les industriels sponsorisent, en toute légalité, l’essentiel de la formation continue des praticiens. Sans compter les milliers de brochures, affiches et autres outils de promotion indirecte censés « informer le patient » sur les vertus de leur futur traitement - il y a quelques mois, 240 000 flyers encourageant les gens à se faire dépister devaient ainsi être distribués dans les bars branchés de l’Hexagone par l’un des plus gros fabricants d’antirétroviraux au monde ; l’opération, clairement publicitaire, fut empêchée in extremis par l’association Aides. Mais ce n’est qu’un début.

A la différence des Etats-Unis, où l’Etat sponsorise 40 % des efforts de recherche sur le médicament, la plus grande part de notre innovation pharmaceutique est financée par l’industrie. Or, avant de pouvoir être commercialisée, toute nouvelle molécule doit - entre autres précautions d’usage - faire la preuve irréfutable de son « efficacité » sur l’homme. Jusque-là, rien de plus normal. Sauf que les trois quarts des quelque 1 500 essais cliniques financés chaque année en France par les firmes pharmaceutiques sont chapeautés par nos médecins. C’est vrai aussi ailleurs, mais à un détail près : dans notre cas, les médicaments prescrits sont pris en charge par la Sécu, rarement par les patients eux-mêmes. Les labos n’ont dès lors qu’un seul objectif : convaincre les prescripteurs de l’intérêt de leurs nouveaux produits. Et ils y mettent le prix ! Un essai clinique - réalisé pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, et avec les précautions et la rigueur que l’exercice exige - peut rapporter à un service hospitalier entre 1 500 et 15 000 € par patient suivi, selon la spécialité. Une aubaine pour qui connaît les difficultés financières de certains établissements. Par ailleurs, chaque article publié ensuite sur le sujet dans une revue scientifique est aussi rémunéré, et grassement : jusqu’à 7 500 €, selon la renommée de l’auteur et de la publication. Sans compter l’animation de colloques ou de formations, payée entre 500 et 3 000 €, selon la prestation. Et ce n’est pas fini !

« L’industrie pharmaceutique dépense en France plus de 20 000 € par an et par médecin »

Leur temps étant précieux, certains spécialistes n’hésitent pas à se faire dédommager du temps passé à discuter avec les représentants de l’industrie pharmaceutique. Quand ils ne font pas directement appel à la générosité des laboratoires en dehors de tout cadre professionnel. Le 29 novembre 2003, trois cardiologues de la clinique médico-chirurgicale de Creil, musiciens amateurs, ont ainsi réussi l’exploit de faire sponsoriser leur concert privé par trois des plus grands laboratoires mondiaux : Pfizer, Astra Zeneca et Merck. Ou comment allier l’utile à l’agréable...

Pour les industriels, le bénéfice commercial vaut tous les investissements. En cas d’échec, si les essais cliniques ne se révélaient pas probants, une clause de confidentialité lie l’équipe médicale et protège la réputation du fabricant. A l’inverse, en cas de succès, la notoriété du nouveau produit est toute faite : quoi de mieux, en effet, qu’un spécialiste reconnu pour vanter les mérites d’une grande marque ?

Les amateurs de génériques peuvent aller se rhabiller. Près de deux ans après l’accord conclu entre la Caisse nationale d’assurance-maladie [4] et les généralistes - qui prévoyait que le quart de leurs ordonnances seraient rédigées sans référence aux noms de marque des médicaments (appelés aussi « princeps ») - moins de 1 prescription sur 10 utilise les dénominations scientifiques internationales des molécules. Elles faciliteraient pourtant la promotion de ces copies conformes, vendues 30% moins cher en moyenne que leurs originaux ! Face à la pression des fabricants de princeps, les ventes de génériques, fulgurantes à l’étranger, restent minimes en France : à peine plus de 1 boîte vendue sur 10 est une copie, contre plus de 40% aux Etats-Unis.

L’activisme des visiteurs médicaux et des fabricants n’y est pas pour rien, on l’a vu. Mais les lacunes de l’enseignement médical n’arrangent rien : « La France est le pays d’Europe où la formation des médecins sur le médicament est la plus faible », confirme le Pr Jean-Paul Giroud, pharmacologue clinicien à l’hôpital Saint-Antoine et membre de l’Académie de médecine. L’expert international - il conseille l’Organisation mondiale de la santé à Genève - ne mâche pas ses mots : « La formation de nos médecins sur les médicaments se limite à 40% des molécules estimées essentielles », fustige-t-il. Au regard des quelque 10 000 produits pharmaceutiques actuellement en circulation, leurs connaissances s’avèrent minimes.

Pis, faute de meilleures sources, nos praticiens s’en remettent le plus souvent à leur seule bible, le fameux Vidal. Or, souligne le spécialiste, « l’ouvrage est financé exclusivement par les laboratoires ». A défaut de contribution suffisante de la part de leurs fabricants, plus de 3 000 noms de produits, et notamment des génériques, n’y sont pas référencés. Ce n’est pas tout. La plupart des notices du même Vidal sont rédigées « par des membres de la commission d’autorisation de mise sur le marché », dénonce la commission des Finances au Sénat dans un rapport de juillet 2003, qui conclut : « Le risque de conflit d’intérêts est manifeste. » Doux euphémisme ! Sur les 429 membres inscrits en 1999 aux différentes commissions d’experts de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) - maître d’œuvre de notre politique publique d’évaluation et de contrôle des médicaments - 334 déclaraient entretenir un lien direct ou indirect avec un laboratoire. En clair, plus de 3 sur 4 travaillaient ou avaient déjà travaillé pour une firme pharmaceutique. Quant aux autres, rien ne garantit leur indépendance : obligatoire depuis peu, la « déclaration d’intérêts » des membres de l’Afssaps n’est soumise à aucun contrôle. « Le travail de l’agence est une comédie, tout est décidé en amont ! » lâche un pharmacologue de renom, et ancien du sérail.

« Le lobby pharmaceutique est extrêmement puissant », confirme le Pr Claude Béraud. L’auteur de la Petite Encyclopédie critique du médicament (éditions de l’Atelier) connaît son sujet : voilà bientôt trente ans qu’il traîne ses guêtres dans les arcanes de notre politique de santé. Ancien médecin-conseil de la Cnam, il a été vice-président de l’une des plus hautes institutions publiques en matière de médicament, la commission de transparence de l’Afssaps. Réunie tous les mois, c’est elle qui évalue le « service médical rendu » des nouvelles molécules. Comment ? Sur une échelle de 1 à 4, la plus haute note est donnée aux médicaments les plus innovants ou les plus importants (anticancéreux, par exemple), remboursés à 100 %. Entre 1 et 3, le taux de remboursement varie entre 35 % et 65 %. Au-dessous de cette fourchette, le principe actif est jugé inefficace et n’est pas admis sur la liste des produits remboursés. En théorie du moins...

Car, en pratique, « il est exceptionnel que l’Agence donne un avis défavorable à une demande de remboursement », note le Pr Béraud. De fait, explique-t-il, à peine 6% des nouvelles molécules reçoivent un avis négatif. Or, parmi les 94% restantes, validées par l’Afssaps et le plus souvent remboursées par la Sécu, combien sont réellement efficaces ? D’après la revue Prescrire, une poignée ! Sur les 2 090 produits mis sur le marché au cours des vingt dernières années, seuls 7 constituaient un progrès thérapeutique « majeur ». Pourtant, les trois quarts sont remboursés à plus de 65 %, et ce chiffre ne fait qu’augmenter.

« Le travail de l’Affsaps est une comédie. Tout est décidé en amont »

Les vraies innovations représentent moins de 1 mise sur le marché sur 3. La plupart des 300 à 500 « nouveautés » enregistrées chaque année par les laboratoires sont en réalité déjà commercialisées, mais sous une autre forme (produits injectables, comprimés, poudres, etc.). Vraies ou fausses, elles offrent en tout cas aux laboratoires l’arme absolue : un nouveau brevet et, avec lui, la garantie d’un monopole pendant au moins dix ans. Et l’avantage concurrentiel est appréciable ! « Les produits de moins de deux ans induisent un supplément de dépenses de remboursement de 450 à 900 millions d’euros par an », affirme la Cour des comptes. Cela représente la moitié des dépenses pharmaceutiques de l’assurance-maladie.

Nos lobbyistes ne s’en plaignent pas. Quatre ans après les promesses politiques de dérembourser 850 molécules jugées « inefficaces », 21 des 100 médicaments les plus prescrits en France ont encore un « service médical rendu insuffisant ». Mieux, parmi ses - nombreuses - qualités, la France est l’un des seuls pays de l’Union, avec le Portugal, à interdire les importations dites « parallèles » de médicaments. Le principe de libre circulation des marchandises, inscrit dans le traité de Rome, permet pourtant à la Grande-Bretagne d’acheter 17 % de ses médicaments chez ses voisins européens, moins chers que sur son territoire : pour la sécurité sociale britannique, l’économie est de 120 millions d’euros par an. On en est loin ! Chez nous, dénoncent encore les magistrats de la Cour des comptes, les pouvoirs publics ont choisi de rapprocher le prix des nouveaux médicaments « de ceux pratiqués dans les pays les plus chers d’Europe. Y compris pour les produits dont le service médical rendu n’est pas majeur ».

A croire qu’ils le font exprès. « A force de vouloir protéger nos anciens fleurons nationaux, nous jouons le jeu des multinationales », prévient un haut fonctionnaire. Sous prétexte de coûts de recherche et de délais de mise sur le marché intenables, les fabricants réclament depuis toujours la liberté des prix en France. Voilà qui est presque fait : depuis le printemps dernier, un accord signé avec l’Etat leur permet de déterminer eux-mêmes le prix de lancement de leurs innovations - le Comité économique des produits de santé (Ceps) n’ayant que deux semaines pour s’y opposer. Mieux, depuis décembre dernier, une décision du gouvernement enfonce le clou : le prix des nouveaux médicaments ne devra pas baisser pendant les cinq premières années de leur commercialisation. « Ou comment protéger, in extremis, les marges d’un laboratoire influent ! » conclut, atterré, un observateur.

En attendant d’improbables réformes, les remboursements de médicaments, innovants ou non, sont toujours responsables de près de la moitié de la hausse de nos dépenses de santé. Et les marges de manœuvre de l’acheteur public se font chaque jour plus ténues. C’est le cas au Ceps, depuis le nouvel accord sur les prix. Mais aussi dans les hôpitaux, seuls, en France, à pouvoir négocier les prix des médicaments auprès du fabricant. Président du Club H., Eric Tabouelle en témoigne : il gère la facture pharmaceutique de près de 300 cliniques et hôpitaux privés, l’équivalent de celle dépensée chaque année par les 39 établissements de l’AP-HP, soit plus de 1 milliard d’euros au total. « Le mouvement de concentration des firmes pharmaceutiques renforce encore la position dominante des laboratoires », soupire le gestionnaire.

De fait, en vingt ans, plus de 140 labos ont fermé leurs portes au gré des fusions et acquisitions. Jamais les visiteurs médicaux n’ont été si nombreux dans les couloirs des hôpitaux. Pour les « convaincre » d’acheter leurs dernières molécules au prix fort, certaines firmes n’hésitent pas à assécher les stocks de médicaments de la même classe thérapeutique. Quand elles ne gonflent pas le prix de leurs innovations, vendues deux fois plus cher que certaines « vieilles molécules » à l’efficacité équivalente...

« En vingt ans, plus de 140 labos ont fermé leurs portes au gré des fusions et acquisitions »

Créée en 1978, la fédération européenne des industries pharmaceutiques menée par Brian Ager recrute depuis bientôt trente ans les meilleurs lobbyistes du secteur. « Impossible d’y échapper », confirme le député Vert français Didier-Claude Rod. Invitations dans les meilleurs restaurants, à des colloques à l’étranger, distribution de dossiers techniques à la pelle, coups de téléphone personnels et visites surprises dans les bureaux, l’industrie maîtrise parfaitement l’art de la persuasion. Pourtant, à quelques mois de l’élargissement de l’Union à 25, la tension est montée d’un cran. En discussion depuis deux ans, un projet de loi sur le médicament a été voté par le Parlement européen le 17 décembre dernier. Droit des brevets, encadrement des importations parallèles, conditions de mise sur le marché, contrôle sanitaire, jamais Bruxelles n’aura eu à trancher autant de sujets sensibles aux yeux des industries du médicament. Pour l’armée de lobbyistes dépêchée sur place - près d’une centaine au total, dont ceux de Brian Ager - le temps est compté : dans quelques semaines, le Conseil des ministres devra rendre son verdict.

« Le lobby pharmaceutique est d’autant plus fort que nous sommes faibles et désorganisés », lâche Antoine Vial entre deux cafés. La cinquantaine discrète, cet expert en santé publique est un ardent représentant de la revue Prescrire, mais aussi, et surtout, le coordinateur du collectif Europe et médicament. Fédération d’associations de malades et de consommateurs, de professionnels de la santé et de mutuelles, le collectif a été inauguré à Bruxelles en mars 2000, juste avant le passage en première lecture du projet de loi sur les médicaments. Depuis cette date, plus d’une centaine d’amendements ont été déposés grâce à son action. Il n’empêche. Dans un café anonyme de l’Ouest parisien, le fier militant n’en reste pas moins sceptique. « La partialité de l’information médicale, des experts, de certains médecins et de la plupart des journalistes scientifiques continue de faire le jeu des industriels aux dépens des malades », maugrée-t-il.

En mai prochain, l’élargissement européen donnera naissance à un marché commun de 450 millions d’habitants, plus grand que celui des Etats-Unis. « Si rien n’est fait pour assurer un contre-pouvoir, fustige Didier-Claude Rod, l’Europe sera un boulevard pour les stratégies commerciales des firmes pharmaceutiques. » Comme lui, les députés sont de plus en plus nombreux à critiquer ouvertement la puissance du lobby à Bruxelles. Outre-Atlantique, des assureurs privés et des associations de consommateurs menacent même de porter plainte contre l’industrie tout entière : les deux plus grandes centrales d’achat de médicaments du pays, Medco et PCS, viennent d’être rachetées par Merck et Eli Lilly. Elles avaient été créées dans les années 1960 pour tenter de freiner l’envolée des prix pharmaceutiques... Mission désormais impossible.

Une chose est sûre, si l’administration Bush leur est ouvertement favorable, les laboratoires ne manquent pas d’alliés politiques en France non plus. Le fougueux patron de Sanofi-Synthélabo, Jean-François Dehecq, qui vient de lancer une offre publique d’achat hostile sur Aventis, est aussi l’ami intime du président Chirac. L’actuel directeur de cabinet du ministre de la Santé, Louis-Charles Viossat, est, lui, l’ancien directeur des affaires réglementaires du groupe Lilly en France. Et son remplaçant à la tête du laboratoire, Michaël Danon, ne manque pas d’entregent : il fut, tour à tour, conseiller technique de Martine Aubry, directeur adjoint de l’Agence régionale d’hospitalisation du Nord-Pas-de-Calais puis secrétaire général de l’agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé...

Cela dit, face au déficit abyssal de l’assurance-maladie, ces atouts suffiront-ils à préserver la position dominante des laboratoires ? Critiqués en coulisses pour leur partialité, nos responsables politiques durcissent leur discours : des réformes sont engagées au sein de l’Afssaps et la liberté des prix à l’hôpital pourrait être bientôt encadrée. Sans parler du déremboursement tant attendu des médicaments jugés inefficaces. Après une première vague en septembre 2003 et qui concernait 82 produits, le gouvernement s’est résolu à réexaminer le cas de 426 autres spécialités pharmaceutiques avant l’été... Si les nouveaux, et futurs, géants du secteur le permettent, bien sûr.

Le volume de médicaments consommés en France a été multiplié par près de 30 en quarante ans. Sur les 20 produits les plus vendus actuellement, 10 ont été lancés il y a moins de trois ans ; et parmi ces nouveautés, la moitié sont, en réalité, une nouvelle version de produits déjà existants.

Notes

[1] fédération européenne d’associations et d’industries pharmaceutiques : Efpia

[2] Pfizer : N°1 mondial et leader en Europe

[3] GSK : GlaxoSmith Kline, N° 2 mondial

[4] Caisse nationale d’assurance-maladie : Cnam