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Côte d’Ivoire : Des patients séropositifs menacés par les ruptures de stocks d’antirétroviraux (IRIN, 08 06 2005)

publié le 8 juin 2005

ABIDJAN, le 8 juin (IRIN) - Les personnes vivant avec le sida en Côte d’Ivoire s’alarment des ruptures régulières d’approvisionnement en médicaments antirétroviraux que connaît le pays depuis plusieurs mois, un problème que les autorités ivoiriennes ont reconnu devoir régler au plus vite.

"J’ai convoqué les différents partenaires de la lutte contre le sida à participer à un atelier national pour tenter de régler ce problème", a dit mercredi à PlusNews le ministre ivoirien de la Santé, le docteur Albert Toikeusse Mabri, précisant que cet atelier devrait se tenir la troisième semaine de juin.

Depuis plusieurs mois, des centaines de patients sous traitement antirétroviral (ARV) en Côte d’Ivoire sont suspendus à un approvisionnement au compte-goutte de certaines molécules, alors que paradoxalement d’autres ARV remplissent les étagères des pharmacies, selon de hauts responsables ivoiriens.

"Les semaines passent et cela fait maintenant trois mois que je n’ai pas reçu mes médicaments", a raconté, désespérée, Angèle Nguessan, une femme séropositive membre de l’association Amepouh qui regroupe des femmes vivant avec le VIH.

Le traitement ARV, qui permet d’améliorer et de prolonger la vie des personnes vivant avec le VIH/SIDA, ne peut être interrompu, sous peine de mettre en danger la vie du patient et de lui faire développer des résistances à ces traitements, les rendant inefficaces.

Selon plusieurs associations de personnes vivant avec le VIH/SIDA, ces ruptures de stocks sont liées à une absence de volonté politique, l’Etat n’imposant pas aux médecins d’appliquer les règles définies en matière de prescription des ARV.

"Ce problème provient du fait que les médecins ne respectent pas la politique nationale en matière de prescription", a accusé Cyriaque Ako, chargé du plaidoyer pour les traitements du Réseau ivoirien des personnes vivant avec le VIH, le RIP+, qui regroupe plus d’une vingtaine d’associations.

"Ils créent un déséquilibre en prescrivant uniquement des médicaments chers et en boycottant les génériques, moins chers", sans que les autorités n’interviennent, a regretté Ako.

La Pharmacie de la santé publique (PSP), la centrale d’achats des médicaments en Côte d’Ivoire qui approvisionne les structures de santé publique, a confirmé que certains médicaments non-génériques, dits de spécialité, manquaient, alors que des génériques tels que la Triomune, commandé par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, était disponible en grandes quantités.

La Triomune, un médicament qui associe trois antirétroviraux génériques, est l’un des traitements utilisés pour les patients dits ’naïfs’, c’est-à-dire n’ayant jamais suivi de traitement ARV.

Comme le RIP+, le docteur Doussou Souaré, directrice de la PSP, a évoqué le non- respect du protocole thérapeutique comme étant l’une des causes de rupture d’approvisionnement en ARV dans le pays.

"Les médecins prescrivent comme ils veulent", a dit Souaré à PlusNews. "Il faudrait exiger des prescripteurs qu’ils respectent les consignes".

Le protocole thérapeutique n’a jamais été validé

Ces ’consignes’ ont été définies au début de l’année 2004, lorsque les autorités, les bailleurs de fonds et les acteurs de la lutte contre le sida en Côte d’Ivoire ont participé à un atelier pour définir un "protocole thérapeutique", un document officiel qui détermine les responsabilités et les obligations de chacun, notamment des médecins prescripteurs, en matière de prise en charge médicale des patients infectés par le virus.

En prélude à cet atelier, qui s’est tenu à Aboisso dans le sud-est du pays, les principaux donateurs s’étaient entendus pour se répartir les tâches, tant sur le plan médical et géographique, selon Mamoudou Diallo, coordinateur pays du programme conjoint des Nations Unies sur le sida (Onusida), qui a qualifié l’atelier d’"excellent".

En Côte d’Ivoire, ces bailleurs de fonds sont aujourd’hui le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui a accordé en 2003 un financement de 19 millions de dollars sur deux ans, et le Pepfar, le plan d’urgence du président George Bush contre le sida, qui a débloqué 14 millions de dollars sur cinq ans, avec comme objectif de mettre 77 000 personnes sous ARV en Côte d’Ivoire d’ici 2008.

"Comme le Pepfar ne finance que l’achat de médicaments dits de spécialité, il a été convenu que le programme américain prendrait en charge les anciens patients, tandis que les antirétroviraux génériques, qui peuvent être prescrits aux nouveaux patients, seraient financés par le Fonds mondial", a expliqué Diallo.

Cet arrangement a fait l’objet d’un consensus à Aboisso, selon plusieurs participants à l’atelier, mais il n’a jamais été validé officiellement par le ministère de la Santé.

Une lacune que le ministre Toikeusse Mabri a reconnu. Elle devrait être corrigée lors du prochain atelier qui se tiendra dans quelques jours et dont l’objectif est de rediscuter puis de valider le protocole, a-t-il expliqué.

L’atelier permettra de valider le protocole thérapeutique national qui sera rendu officiel par un arrête ministériel, a précisé Mabri.

"Ceux qui iront à l’encontre de cet arrêté s’exposeront bien sûr à des sanctions", a prévenu le ministre, sans préciser lesquelles.

Malgré le consensus obtenu a Aboisso, les médecins ont continué à prescrire les molécules de spécialité, y compris aux nouveaux patients, par manque d’information selon les autorités, par "défiance" vis-à-vis des génériques ou bien influencés par le "lobby pharmaceutique international", selon la commission nord-sud de l’association française Act Up.

Compte tenu de l’augmentation du nombre de patients sous ARV, ces pratiques ont contribué à créer le déséquilibre actuel, a estimé le RIP+.

Moins de 5 000 personnes vivant avec le sida étaient sous traitement antirétroviral à la fin 2004 en Côte d’Ivoire, l’un des pays les plus touchés par l’épidémie en Afrique de l’ouest.

Elles sont aujourd’hui plus de 10 000, selon l’Onusida, qui espère porter ce chiffre à 63 000 avant la fin de l’année dans le cadre de l’initiative ’trois fois cinq’ des Nations Unies (trois millions de personnes sous traitement dans les pays du sud avant fin 2005).

Le taux de prévalence du VIH en Côte d’Ivoire est estimé officiellement à sept pour cent, mais des études partielles et des estimations d’agences humanitaires le situent au-delà de 10 pour cent.

Néanmoins, les médecins prescripteurs refusent d’endosser la responsabilité des pénuries.

"On veut nous obliger à prescrire un produit qui est une combinaison imposée et qui ne convient pas à tous les patients", s’est défendu un médecin du centre hospitalier de Treichville à Abidjan, l’un des principaux centres de traitement du pays.

"Il faut laisser au médecin le soin de prescrire les combinaisons de molécules qui conviennent", a-t-il dit sous couvert d’anonymat.

Des délais d’approvisionnement trop longs

Autre raison évoquée par la PSP et les autorités pour justifier les ruptures de stock : les délais de décaissement des fonds, de commande et de livraison des médicaments, alors que le nombre de patients sous traitement a doublé en six mois.

L’achat des antirétroviraux est financé par les bailleurs de fonds et par une subvention du gouvernement ivoirien, qui a débloqué 850 millions de francs CFA (1,7 million de dollars) en 2004, selon Souaré.

"Les délais de décaissement très longs font que pour éviter des ruptures d’approvisionnement, il faut pouvoir disposer au minimum de six mois de stock", a-t-elle dit. "Or pour certaines molécules, nous avons actuellement moins de deux mois de stock, tandis que d’autres manquent carrément".

Une situation aggravée par la guerre civile que connaît la Côte d’Ivoire depuis septembre 2002 et qui a coupé le pays en deux, entre le nord aux mains des rebelles et le sud sous contrôle gouvernemental. Certains fournisseurs, rendus méfiants par l’instabilité politique ainsi que des problèmes récurrents de trésorerie et de factures en souffrance, exigent aujourd’hui d’être payés comptant, a expliqué Souaré.

Enfin, il n’existe aucun mécanisme pour le moment qui permettrait de gérer les stocks de médicaments une fois qu’ils ont été répartis entre les huits centres de traitement agréés du pays et les structures de prise en charge, a-t-elle poursuivi.

En urgence, la PSP a alors contacté plusieurs pays ouest-africains au début de l’année pour "dépanner" la Côte d’Ivoire.

En avril, un accord de principe sur la fourniture de certaines molécules avait été conclu avec le Togo, peu avant que le pays ne sombre dans une crise politique majeure au lendemain des élections présidentielles du 24 avril.

"La crise électorale togolaise a commencé, les frontières ont été fermées et nous n’avons pas pu recevoir à temps les médicaments pour éviter la rupture de stock", a regretté Souaré.

Ce n’est que mi-mai qu’un avion militaire ivoirien a pu aller chercher au Togo les molécules manquantes. La semaine dernière, le RIP+ confirmait à PlusNews que les centres de prise en charge étaient de nouveau approvisionnés.

"Mais on est tous inquiets, on se demande pour combien de temps", a dit Ako.